Un projet Labex Arts H2H
 
en /fr
LE SUJET DIGITAL
2012 - 2016

Du code au lecteur : l'algorithmique comme signe
Par Arthur Lefèvre

Doctorant en sciences de l'information et de la communication au sein du CEMTI de l'université Paris 8

Résumé de l'article

Le lecteur, tout en lisant une œuvre programmée, en comprend nécessairement certaines structures. C'est ce que nous avons appelé, à la suite de l'inversion interfacique de P. Bootz, l'inversion algorithmique. L'inversion interfacique est le déplacement de l'attention du lecteur vers la façon dont il peut interagir avec le dispositif, ce qui transforme l'interface en signe de l'œuvre. De la même façon, l'inversion algorithmique déplace l'attention du lecteur vers la logique de la structure programmée, c'est-à-dire que son algorithmique devient un signe de l'œuvre, et c'est au travers de cette logique abstraite qu'est perçue l'existence du code comme matérialité de l'œuvre.

 

Nous prendrons ici pour exemple quelques générateurs de textes dont l'effet de ridicule tient précisément à la compréhension de l'algorithmique par le lecteur. Il s'agit de moquer l'automatisme d'un discours ou d'une pensée en matérialisant cet automatisme via un générateur combinatoire. À la lecture, on comprend clairement (via quelques indices de l'interface) l'interchangeabilité des formules et la logique algorithmique de sélection aléatoire qui met en valeur le caractère ridicule de chacune d'entre elle.

 

Cependant, si l'on y devine le rôle d'une fonction de type random(), toute la profondeur de la fonction n'est pas lue par le lecteur. C'est-à-dire que ces générateurs pseudos-aléatoires sont lus algorithmiquement comme des générateurs aléatoires réels et standard, alors qu'ils sont cycliques  et peuvent être implémentés de façon très différentes d'un langage, voire d'une bibliothèque à l'autre.

 

D'où une question fondamentale pour la lecture numérique : jusqu'où va l'œuvre étant donné qu'elle est codée dans un langage particulier, compilé sur un système d'exploitation particulier, à l'aide d'une version particulière d'un compilateur particulier ? Et plus loin encore : la machine matérielle peut-elle servir la compréhension de l'œuvre ? Si le travail de l'auteur peut théoriquement aller (et, historiquement, va) jusqu'aux détails électroniques les plus fins, il paraît difficile de dire que la compréhension des échanges de bits entre les différentes mémoires et les processeurs, ou le détail de l'implémentation électronique d'une division flottante sur tel ou tel type de processeur utilisé pour la compilation ou la lecture éclaircisse l'œuvre-lue.

 

Le lecteur lettré en informatique permet de repenser cette problématique proche des réflexions sur la labilité, en tant que transformation de l'œuvre-code sur différentes machines. Précisément parce qu'il peut interpréter l'œuvre dans le détail de sa conception, celui-ci peut en comprendre le fonctionnement réel et non pas celui affiché en surface. Nous prendrons ici quelques exemples dans la littérature numérique afin de souligner à quel point la compréhension de l'algorithmique peut transformer le sens d'une œuvre, y compris contre l'intention de son auteur, et de pointer quelques conséquences possibles de l'alphabétisation algorithmique des lecteurs.

Notice biographique

Arthur Lefèvre est titulaire d'un master de recherche en informatique et d'un master de littérature numérique. Doctorant en sciences de l'information et de la communication au sein du CEMTI de l'université Paris 8.

Ajouter un commentaire

Un projet Labex Arts H2H