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LE SUJET DIGITAL
2012 - 2016

@ : philosophie de l’arobase — @ddresse, @ttention, @rchive,@dministration
Par Eric Méchoulan

Université de Montréal
Une introduction sous forme d’adresse


Voici quelques mois j’ai aidé ma mère à déménager. Sa nouvelle adresse était : 8, route de l’épervier ; mais aussi pour la compagnie de gaz : 8, passage des sangliers. Surpris de cette double appellation (surtout avec des animaux si dissemblables), j’ai appris que certaines administrations comme celle du gaz, ne changeaient pas les adresses originelles, mais procédaient par adjonction, comme s’il fallait archiver au fur et à mesure les adresses mêmes et pas seulement les dossiers des usagers. Cependant, l’administration des postes, elle, ne suit pas le même régime, préférant peut-être prendre la hauteur souple des éperviers plutôt que le ras-de-terre des singulari porci. Si ce n'est qu'aujourd'hui il est de toute façon aussi difficile de voir ce type de rapace que ce genre de quadrupède dans les jardinets soigneusement plantés et clôturés des logements modernes.

Ne croyons pas que ce soit une singularité française, ainsi à Londres, on peut habiter, pour le service postal de sa Majesté, 221 bis Baker Street, appartement C, alors que, pour les services privés du gaz, on ne sera connu qu’au 221 bis, Baker Street, 2e étage. Ainsi varient les adresses d’une administration à une autre, non par flottement des lieux, mais faute d’unité temporelle : est-ce la première adresse qui compte ou son plus récent changement ? Il n'en reste pas moins qu'on peut en tirer une remarque : les adresses ne désignent pas simplement des lieux, mais aussi ce qu'on pourrait appeler des pliages de temporalités.

Je commence ainsi par une anecdote pour mieux diriger l'attention sur ce problème de l’adresse. Mais c’est, bien sûr, une façon de capter l'attention (tout court). Problème crucial chaque fois que l’on s’adresse à une personne, encore plus lorsque c’est tout un public d'inconnus qu’il faut rendre attentif. La rhétorique classique avait « adressé ce problème » (si je peux me permettre un anglicisme qu’on entend régulièrement au Québec) sous le nom de captatio benevolentiæ. Il y fallait, comme le disait La Fontaine à un ambassadeur français à Londres, des « tours de souplesse », voire des « tours d’adresse ». C’est que les mots, eux aussi, ont des adresses fluctuantes, des origines instables, des temporalités plurielles. Et pas seulement les mots, les signes aussi.

 

Un signe étrange d’usage aujourd’hui universel


Alors concentrons notre attention sur un de ces minuscules outils techniques qui constituent un de ces seuils par où nous communiquons, on s'apercevra de sa densité historique et de sa possible vaporisation sociale : le petit signe qui nous sert, dans l'environnement numérique, à indiquer le seuil entre notre identité personnelle désignée (nom patronymique ou pseudo inventé) et le nom du fournisseur d'accès qui garantit notre lieu d'adressage ; ou bien, sur Twitter, qui permet d'adresser nommément à une personne un message lu par tous les suiveurs de notre compte — soit le désormais fameux @ . Si fameux que le MOMA (en en refaisant l’histoire de façon assez cavalière) en a acheté le design, — ce qui pose au passage des problèmes intéressants : comment acquérir un élément « gratuit », comment le constituer en « objet » de collection, quel type de notice doit-on rédiger pour la présenter ?

Dans la mesure où le propre du réseau informatique est de délier ses usagers d'un lieu géographique propre (le cloud ne fait qu'en pousser la logique à bout), on pourrait penser que l'adressage devient très problématique. Mais le réseau a besoin d'adresse (IP) comme nos systèmes de courriel nécessitent une reconnaissance des serveurs aussi bien que des comptes d'abonnés. Le signe @ devient ainsi d'un usage si essentiel que nous ne le voyons même plus ou, quand nous y faisons attention, nous en multiplions de manière aussi significative que cocasse les noms, comme si plus le signe devenait universel, plus il fallait se l’approprier culturellement : souvent des noms d'animaux (singe, éléphant, escargot, chien), culinaire (strudel, rollmops), etc., mais deux désignations ne sont pas figuratives et sont probablement les formes les plus anciennes : le « at/à » commercial et l'arroba (en espagnol) d'où vient l'arrobe ou arobase en français. Avant de nous interroger sur le nom, voyons déjà comment ce signe a été constitué.

Si l'on suit l'usuelle entrée sur Wikipedia, ce serait une abréviation ou une déformation graphique de la préposition latine ad au Moyen-Âge, et le nom d'arobase viendrait des typographes pour désigner un « a-rond-bas de casse » (c'est-à-dire un a minuscule entouré d'un rond). On a pu aussi y voir une unité de mesure remontant à l'Antiquité où le @ abrègerait le terme d'amphore. Ces origines sont erronées.
On s'appuie souvent sur un texte d'un philologue spécialiste des textes latins Berthold Louis Ullman qui décrit le signe @ en supposant qu’il s’agit d’une ligature pour ad (vers, chez, en latin), comme on le voit dans l’exposition de la BNF, reprise sur divers sites jusqu’à celui (ô combien célèbre) de Questions pour un champion qui, lui, ne sent même plus la nécessité de faire référence à Ullman :

La datation qui est attribuée à Ullman est en fait une lecture fautive, voire une pure invention : si on lit attentivement son ouvrage, Ullman ne parle pas du tout, dans ce passage, des moines copistes médiévaux, mais des ligatures modernes et il suppose simplement que l’arobase vient d’un ad composé d’un a minuscule et d’un d onciale amplifié. Dans la mesure où l’écriture onciale était utilisée dans les chancelleries entre IIIe et VIIIe siècles, on semble avoir pris une date médiane.

Il est vrai que le « d » en écriture onciale est penché vers la gauche, il semble alors facile de le prolonger jusqu’à entourer le « a » auquel il est accolé. Je donne ici un exemple de la fin du livre XXII de Tite-Live dont la première lettre est un d en lettre onciale dans un manuscrit du VIIIe siècle : de cujus ipse causa [...]

                                                                                 

 

 

 

Le problème est qu’aucun exemple n’a été trouvé d’une telle abréviation. Et quand on en donne, ce sont des erreurs de lecture pour d’autres abréviations. La plus évidente est celle, bien connue depuis le Moyen-Âge, du titulus ou tilde mis au-dessus du « a » pour désigner la syllabe « an »  ou « am ». Au lieu de lever la plume pour faire le titulus, le copiste aurait simplement prolongé du même trait la queue remontante du a puis aurait continué sur sa lancée jusqu’à revenir presque entourer le « a ». Le plus ancien exemple retrouvé par Marc Smith est justement le mot « anciainnes » (1391) :

                                                                                 

 

 

 

 

Spécialiste de paléographie, Marc Smith suppose néanmoins qu’on ne devrait pas pouvoir remonter au-delà de la seconde moitié du XIVe siècle pour des raisons techniques : l’écriture de chancellerie, à partir du XIVe siècle, utilise des plumes taillées permettant d’aller non plus du haut vers le bas (tiré vers soi de gauche à droite), mais bien du bas vers le haut et poussé en tournant de droite à gauche. Or, même avec la nouvelle taille de plume, cela accroche le parchemin et crachote sur les côtés : ce qu’on voit dans l’exemple de 1391. Cela eût été encore moins possible avant.

Puisque l’enroulement nécessite une certaine place pour s’étendre, on le retrouve plus volontiers dans un a isolé ou en initiale. L’abréviation peut valoir pour d’autres mots, en particulier « a(u)ltre », mais elle peut aussi ne pas être du tout une abréviation et simplement composer une forme ornée du « d » à l’initiale. Voici un exemple de 1597 à Marseille où l’on trouve à la fois le le « d » orné et l’abréviation pour autrement :

                                                                                                    les soldats du fort de Ratonau [qui] altrement du jour [...]

 

Enfin, avec l’essor des écritures à boucle, ce n’est pas seulement le « de », mais aussi le  « et », puis le simple « a » préposition qui tendent eux aussi à s’enrouler. On en voit des exemples dès la première moitié du XVIe siècle en Espagne et en Italie :

 « Otrosi, pido y supplicio a V[uestra] S[eñori]a, que por quanto [...]  » (Pétition, 29 novembre 1563, Séville. Exemple donné dans Vicenta Cortés Alonso, La escritura y lo escrito : paleografia y diplomatica en los siglos XVI y XVII, Madrid, Ediciones Cultura Hispanica, 1986)

 

 

On peut noter que ces lettres aux boucles déployées sont particulièrmeent ouvragées pour les initiales. Entamer, commencer un propos constitue toujours un seuil à franchir et les lettres cadelées, depuis la fin du Moyen Âge, offrent justement dans leur nom même le principe d’un cadeau que le scribe ou l’auteur, avec ces extravagances gratuites de la plume, font à leurs lecteurs comme si cela permettait de capter immédiatement leur bienveillance.

Ad te Domine, livre de modèles d’écriture de Johann Hering (1624)

 

 

 

 

Cependant, ces types d’écriture s’étiolent à compter du XVIIIe siècle. Sauf pour le « à » (avec sa modeste boucle) devant un prix qui s’impose, au contraire, jusqu’au milieu du XXe siècle. C’est l’origine du « at » commercial, dont on peut aussi se demander s’il n’est pas simplement la reprise du « à » français avec accent, comme le montre l’exemple de Joseph Champion en 1759 que révèle Marc Smith dans sa conférence, ou encore ce livre de compte de 1734 où la boucle du « à » n’est pas encore complète, mais où l’on voit bien le mouvement caractéristique du trait de plume et surtout son caractère systématique :

 

 

 

 

Cette orientation commerciale flagrante avec le « at » commercial des livres de compte britanniques dès le XVIIIe siècle a amené un historien des sciences, Giorgio Stabile, à chercher du côté des textes commerciaux de la Méditerranée une source possible. Il a découvert une lettre de 1536 entre marchands de Séville et de Rome qui utilisait le signe @ pour une mesure connue, celle de l’amphore et il a trouvé dans un index un équivalent entre amphora et arroba (une mesure espagnole connue depuis le Moyen Âge, qui a son origine dans l’arabe al-roub, le quart, mais qui a disparu dans l'usage courant depuis les années 1880 et l'adoption du système métrique, encore qu’elle soit toujours en vigueur, paraît-il, dans le contexte archaïsant de la culture tauromachique espagnole). Malheureusement, dans la lettre non seulement le signe renvoie-t-il tout simplement à arroba (l’amphora est une unité de mesure vénitienne, non florentine, et d’une tout autre capacité que l’arroba), mais encore il y a, dès la première ligne, un autre signe @ ornant simplement l’initiale de addi : au jour de, aujourd’hui, par lequel commence la lettre... Nous retrouvons cette ornementation de l’initiale où la main du scribe offre gratuitement (surtout dans un document commercial!) le mouvement de la communication et l’entame d’un salut, — moment où se rejoignent le dessin et le sens, l’adresse de la main et l’adressage de l’expéditeur. Encore une fois, les abréviations et les lettres ornées s’entremêlent, montrant bien que l’on n’a pas affaire à une simple technique de vitesse de plume ou de gain d’espace, mais aussi de mise en forme des apparences et d’institution des relations :

 

 

 

 

 

Il n’en demeure pas moins que cette abréviation de l’arroba espagnole se retrouve souvent depuis le XVIe siècle (Marc Smith remonte ainsi jusqu’à un exemple de 1534). On la voit aussi apparaître dans les manuels typographiques ou arithmétiques du XVIIIe siècle ou dans les grammaires espagnoles en français du début du XIXe siècle. Or, ce qui semble le plus intéressant est que les typographes choisissent de reproduire le @ en caractère italiques, cette police créée à Venise pour l’imprimeur Aldo Manuce. Pour gagner de la place, les italiques sont penchées sur la droite, mais surtout elles semblent imiter l’écriture manuscrite. Le travail de la main perceptible dans cette boucle plus ou moins ample qui entoure la lettre « a » doit donc passer par l’usage de l’italique comme pour en conserver une impression de manuscrit, lorsque la main qui traçait des signes était aussi une main qui dessinait des lignes.

 

@ : d’un clavier à l’autre, l’âge administratif


Typographie imitant le manuscrit et généralisation de notations commerciales vont ainsi populariser le petit signe au point que, lors de l’invention des machines à écrire, il est très vite récupéré sur les claviers américains. Les premières machines Hansen sortent en Suède en 1870 et même un brevet déposé en 1872 aux États-Unis ne l’inclut pas encore. Ces machines sont faites au départ pour permettre aux aveugles d’écrire. Et le texte lui-même mettra d’ailleurs des années à apparaître, coincé qu’il est dans les boîtes qui enrobent la machine ou sous le clavier qui est seul visible. La machine Hansen ressemble d’ailleurs à une demi-tête hérissée de boutons, comme si le texte devait pénétrer comme un input dans la boîte noire du cerveau avant d’en ressortir avec son aspect imprimé en output. L’apprentissage ou les concours du XXe siècle se feront, d’ailleurs, souvent les yeux bandés. À la différence de l’écriture à la plume, la machine à écrire sépare l’œil de la main.

Clavier Hansen, brevet, 1872

 

 

 

 

 

 

Friedrich Kittler fait une remarque instructive : « Typewriters do not store an individual, their letters do not transmit a beyond which could be hallucinated by perfect alphabets as meaning. » Sans doute parce qu’il n’y a même plus besoin de voir.

Les Remington (cette entreprise d’armes commercialise les premiers brevets américains déposés par Scholes et ses associés) commencent à sortir aux États-Unis en 1874, or dès 1881 on trouve le signe @ sur une machine Hall avant de le voir repris de plus en plus souvent. Le signe sert essentiellement pour les documents commerciaux comme une manière de systématiser les comptes à l’instar des anciens livres marchands.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La machine à écrire est cette grande invention du XIXe siècle qui, au lieu de mécaniser la reproduction comme l’imprimerie, mécanise la production même des documents. Rupture aussi fondamentale que celle de l’imprimerie. Celle-ci permet la diffusion massive d’ouvrages ; celle-là impose la documentation et les appareils de classement — car il faut lui associer cette autre invention contemporaine : le papier carbone. Là où copier à la main supposait d’entrer dans le corps d’un autre pour retrouver ses gestes de calligraphe, la nouvelle production plie les corps à la machine et à son clavier (le choix de l’organisation des touches a répondu à de simples problèmes mécaniques : comment éviter que les touches les plus fréquemment frappées ne s’emmêlent ? d’où les claviers Qwerty ou Azerty qui s’imposent à partir de la fin des années 1880). C’est de la machine à écrire et du papier carbone, avec leur gestes spécifiques, qu’il faut dater les début de l’inflation documentaire. La systématisation du @ sur les claviers fait partie de cette mécanisation générale au paradis des procédures administratives dont les femmes vont assurer la nouvelle main d’œuvre : le prolétariat des bureaux.

 

Scholes et sa machine Remington

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les administrations se développent aussi un style particulier et une forme nouvelle de communication marqués par la mécanisation et la standardisation des machines à écrire. Les contemporains en sont bien conscients comme on le voit dans ce texte ironique produit par un conseiller de préfecture : « La métamorphose intellectuelle qu’on exige du jeune homme ne va pas sans un long et pénible apprentissage. Que de choses à oublier, que d’élans à comprimer, que de facultés à museler avant d’arriver à produire son idée toute nue, à peine vêtue d’une feuille de vigne et proprement attachée au bout de la corde du règlement. » Et la forme favorite de communication devient celle du « memorandum » qui assure la mémoire administrative en même temps que l’organisation des informations sous une forme censée être claire et brève. La standardisation des énoncés trouve son accomplissement idéal dans le formulaire à remplir. Tout est fait pour faire entrer l’information dans une économie de l’attention qui vise à en éviter la fatigue.

En effet, le contraire du travail n’est plus l’oisiveté, mais la fatigue. Si la première loi de la thermodynamique met bien en relief le principe de conservation de l’énergie (Helmholtz, 1847), la seconde loi implique sa dissipation, c’est l’entropie (Clausius, 1865). Le moteur humain apparaît frappé de ce mal étrange qu’est la volatilisation de son énergie. Alors qu’avant 1860, il n’existe que quelques rares articles médicaux sur le problème de la fatigue, plus d’une centaine sont écrits autour de 1900. Esthésiomètres et ergographes commencent à mesurer les états de fatigue musculaire, nerveuse et cérébrale. On tâche même de mettre au point (jusqu’à présent en vain) un vaccin contre la fatigue ! La solution industrielle est la production en série et strictement localisée : le savoir-faire scientifiquement décomposé permet de rendre les ouvriers interchangeables et de renouveler ainsi les énergies, de même qu’en horlogerie, pendant ces mêmes années, les pièces interchangeables réduisent la variété des productions multiples. Le travail de bureau suit un processus voisin : forme du memorandum et formulaire préformaté dirigent l’attention et limitent la fatigue.

Nous pouvons alors comprendre mieux l’utilité du @ : il économise certes la place sur le papier et le temps de la frappe. Mais il permet aussi de régulariser et standardiser les opérations d’équivalence, de focaliser l’attention sur un système simple et (pré)visible et, surtout, d’en institutionnaliser ou bureaucratiser les distinctions et les équivalences. On ne doit pas réduire en effet son évolution et son succès à des considérations purement instrumentales. Les outils ont aussi des fonctions sociales et idéologiques et sont pris dans des processus institutionnels.

 

Lignes et chemins : comment s’adresser ?

Cela nous permet, maintenant, de revenir sur la question de la ligature qui est en partie à l’origine du signe @. Une ligature est une façon de lier deux lettres afin de pouvoir les écrire sans lever la main, ce qui est censé accélérer le mouvement de l’écriture. Avec les abréviations croissantes à partir du Xe siècle, les ligatures sont donc des effets de vitesse. Mais, quand on passe à l’imprimerie, les caractères sont séparés : c’est justement ce qui en fait la spécificité et l’efficacité par rapport au manuscrit. Or, les fontes de caractère prévoient certains caractères particuliers qui sont en fait formés de deux caractères reliés l’un à l’autre et semble donc dénier le principe même des caractères d’imprimerie. Cela permet en fait un gain de place (entre f et i, par exemple) ou de manipulation (entre s et t), mais aussi des effets esthétiques des fontes elles-mêmes, qui peuvent les multiplier sans besoin particulier. Ce à quoi nous avons alors affaire, ce sont à des effets de ligne.

Les ligatures sont des liens parce que ce sont d’abord des lignes. Comme le souligne l’anthropologue Tim Ingold, là où l’écriture manuscrite ne se contente pas de coder un message, mais aussi de faire voir des lignes, l’imprimerie et, encore plus, la machine à écrire réduisent la visibilité de ces lignes. La tentation du lecteur est toujours d’oublier la facture matérielle des inscriptions au profit de ce qui est censé être dit. Au contraire, les ligatures exhibent plus volontiers ces formes matérielles. Et d’autant plus quand elles n’ont pas d’utilité immédiate. À moins que l’utilitarisme publicitaire n’en restitue soudain l’ancienne logique :

Logo de Cable News Network, 2000

 

 

 

Il est alors symboliquement intéressant de voir combien la lettre A est en fait le résultat d’une évolution de ses lignes selon la même spirale qui l’entoure dans le @. Je reprends le dessin qu’en donne Tim Ingold :

L’évolution de la lettre A, schéma de Tim Ingold

 

 

 

 

 

Le hiéroglyphe en forme de tête de bœuf avec ses cornes s’est peu à peu retourné sur lui-même, traçant une sorte de spirale qui amène à l’Alpha grec dont nous avons hérité. Au-delà du hasard d’une forme (le @, qui recompose cette spirale autour du a minuscule), ce qui me paraît notable est surtout ce jeu des lignes que l’on oublie trop souvent pour toutes les lettres. Le lien entre tracé et signe reste ainsi visible dans l’arobase, malgré les effets historiques qui tendent à en faire oublier les pratiques d’inscription. Et c’est peut-être cette visibilité même qui a conduit tant d’auteurs sur les chemins la plupart du temps hasardeux des interprétations. Les erreurs commises sont au fond aussi instructives que les vérités rencontrées.

Car c’est aussi une affaire de chemin. C’est le second point, après celui sur les ligatures, sur lequel je voudrais revenir. Comme le montre Tim Ingold, liens et lignes tracent des chemins dans les existences sociales. Les peintures des aborigènes d’Australie, par exemple, sont des récits déployant des parcours dans le désert à partir de lignes unissant des spirales. Je ne propose évidemment pas une nouvelle source de l’@ à trouver chez les aborigènes ! Je veux seulement replacer cette histoire ponctuelle d’un signe de notre écriture dans une logique beaucoup plus générale des lignes et des cheminements pour mieux comprendre le fonctionnement aujourd’hui du sujet digital.

 

@ : recyclage et adressage électronique

En 1971, Ray Tomlinson travaillant dans le réseau ARPANET (pas encore Internet) envoie le premier courrier électronique et, afin de formater l’adressage, il utilise ce signe, qui avait continué à apparaître de façon assez mécanique sur les claviers américains (on peut heureusement faire confiance à l’inertie des structures, même celles qui semblent régies par l’utilitarisme économique le plus radical...). Tomlison reprend ce signe parce qu’il n’est pas sémantiquement chargé, qu’il ne peut être repris dans un nom quelconque et qu'il ne risque donc pas d'interférer avec le reste du message ou des noms reconnaissables. Bref, il le remarque et le récupère parce que c’est un signe-ligne pourrait-on dire.

Son cheminement graphique peut alors devenir une pure instance d’adressage, avant même tout sens ou toute désignation. Le fait qu’il soit facilement traduisible dans l’américain « at » pour une adresse lui octroie le petit élément du langage ordinaire qui en facilite encore plus le succès.

 

 

 

 

 

Autrement dit, nous avions un signe abréviatif, ornemental ou de calcul d’équivalence qui, dans son passage à l’imprimerie imitait, par le choix de l’italique, le média manuscrit ; ensuite ce signe est repris et intégré aux claviers des machines à écrire pour des raisons d’économie, de standardisation, de bureaucratisation et de direction d’attention ; enfin le clavier de nos ordinateurs en redirige l’alignement mécanique vers une pure fonctionalité d’adressage d’autant plus facilement repérable qu’on y voit un signe-ligne, un chemin déjà tracé. La simplicité du @ est inversement proportionnelle à la complexité médiatique de son histoire.

Continuons alors notre investigation à l’âge du numérique. Le @ peut encore nous réserver des surprises. Ainsi, il est assez amusant de savoir qu’au moment où Tomlinson se sert de ce signe pour formater une adresse, d’autres programmeurs travaillant sur des langages informatiques exploitait ce même signe pour une fonction inverse : <effacer la ligne précédente>. C'est encore le cas avec le Windows XPSP2, en 2005, où la fonctionalité de @ est <effacer tous les champs> avec certains problèmes évidents qui ont été ainsi générés par confusion avec l'usage plus répandu au début des années 2000 du @ pour l'adressage...

Adresse ouverte et effacement des messages, tel est aussi un certain problème de nos communications électroniques qui oscillent entre hypermnésie mécanisée et amnésie programmée. Tantôt les contempteurs du Web soulignent que les sites, les pages, les liens disparaissent à grande vitesse, que l’obsolescence rapide des hardwares et softwares rend vite inaccessibles ou illisibles les documents archivés, que même l’émulation ou la migration ne permettent pas de conserver l’intégrité des documents et que c’est tout le statut de l’original qui est remis en cause. Tantôt les forcenés du Web insistent sur le fait que l’enregistrement automatique du Web garantit bien mieux que les archives papiers leur pérennité, que la solution du stockage sur le cloud résoud les questions d’espace et de sécurité, que le développement des pratiques d’émulation et de migration seront encore améliorées techniquement et que, s’il faut en effet repenser les notions d’auteur et d’original, c’est la logique même des évolutions culturelles sur lesquelles seuls se lamentent les esprits passéistes.

Je crois que ces deux camps, malgré la pertinence opposée de leurs remarques, ratent des enjeux importants et dissimulent une autre manière de réfléchir à ce que nous vivons. Chacun revendique une meilleure stabilité ou critique une source d’instabilité. Alors que, à mon avis, il devrait s’agir d’analyser plutôt la dialectique historique générale entre le stable et l’instable. Chaque régime médiatique dominant instaure, en fait, des formes particulières de stabilisation et de déstabilisation des événements. Décrivons brièvement les caractéristiques de trois de ces régimes médiatiques : oralité, écrit et numérique.

L’oralité suppose, bien sûr, des performances momentanées, un manque d’archives circonstanciées et intangibles, mais la mémoire collective, l’énergie de la tradition, les effets des rituels, la puissance symbolique des mythes, les valorisations de la variation et de l’actualisation travaillant à réinterpréter le quotidien au nom du passé sont autant de manières de garder une grande stabilité.

L’écrit permet de fixer et conserver des traces précises de ce qui a eu lieu, d’organiser logiquement des classements et des listes qui peuvent être ensuite exploitées, de comprendre des développements historiques grâce aux archives, mais ces mêmes archives font l’objet d’un tri pensé et d’une sélection par le hasard des destructions, le passé, mis à distance par cette fixation, devient une énigme à déchiffrer au lieu de rester une présence dans laquelle se ressourcer constamment, l’insistance sur le progrès à partir des documents conservés force à se projeter dans un avenir par définition incertain.

L’environnement numérique produit, lui aussi, des modifications des rapports entre le stable et l’instable. Ce sont ces redéfinitions du stable et de l’instable dans notre nouvel environnement digital qui reposent de manière inédite la question générale de l’adressage et jusque dans ses dimensions les plus techniques.

Il est, en effet, important de rappeler comment fonctionne un disque dur. Loin d’une dématérialisation des données, come on le dit encore souvent, les informations sont stockées sur des plateaux composés de pistes. Ces pistes sont divisées en secteurs (slots) dans lesquels les données sont inscrites. Mais ces secteurs ne réunissent pas nécessairement des données thématiquement ou sémantiquement voisines les uns des autres. C’est en quoi l’adressage est crucial pour déterminer l’accès à ces informations.

 

 

 

 

 

Comme le remarque Matthew Kirschenbaum, « How does a mechanical device reliably identify and retrieve information once it is written to the disk in an unpredictable location? The “addressing problem”, as it came to be known, proved to be one of the most formidable issues in the development of disk storage. » D'ailleurs, en anglais, on écrit au disque (to the disk), et non sur ou dans le disque. On voit bien ainsi que le geste consiste à adresser au disque les informations à mémoriser.

Il faut aussi faire confiance à la façon même dont les informaticiens ont nommé leurs propres opérations. Ainsi, on appelle bus, en informatique, un ensemble de liaisons physiques (câbles, pistes de circuits imprimés, etc.) pouvant être exploitées en commun par plusieurs éléments matériels afin de communiquer.  Un bus est caractérisé par le volume d'informations transmises simultanément. Or, un processeur possède trois types de bus : un bus de données, un bus de contrôle et un bus d’adresse. Celui-ci permet, lors d'une lecture ou une écriture, d'envoyer l'adresse où la lecture ou l’écriture de données doit être effectuée, et donc définit le nombre de « memory slots » accessibles. Contrairement à ce que beaucoup d'usagers croient, la fonction « delete » n’efface pas les données, en principe retrouvables dans les « memory slots », mais bien leur adresse. L'environnement numérique ne cesse de poser le problème de l'accès, donc de l'adressage.

En effet, l’archivage peut être automatique, mais la séparation de l’unité entre support d’inscription et contenu enregistré rend la lecture de ces archives potentiellement problématique. Techniquement, il est possible que l’accès soit préservé. Il est, cependant, très probable que le coût économique de cette préservation soit bien trop élevé pour que tout ce qui a été produit demeure effectivement accessible. Autrement dit, des sélections devront être faites et les archives devront être soigneusement pensées.

Archives et adresses sont des questions techniques. Mais elles ouvrent, en réalité, sur des problèmes philosophiques considérables : d’un côté, comment penser les traces et les inscriptions, les supports et les formes de transmission ? d’un autre côté, comment penser les prises de parole, les captures d’attention, les formes d’échange entre êtres vivants ? L’adresse nous situe dans le monde, l’archive nous conserve dans l’histoire. Mais l’archive est d’abord un lieu de stockage légitime et l’adresse une ouverture au temps des autres (vous ici, par exemple, avec votre lecture). Autrement dit, archives et adresses sont des manières d’attirer l’attention sur nos usages du temps et de l’espace. Ces usages relèvent de techniques et c’est bien pourquoi nos objets techniques sont aussi des façons philosophiques d’organiser le temps et d’habiter l’espace, de structurer nos échanges et d’occasionner des surprises.

 

@ : le sujet digital dans quelques états de ses circuits

Que dire alors des êtres adressés et archivés que nous sommes (nous : vous et moi) dans l’environnement numérique ? Prenons quelques exemples d’usages récents.

On insiste souvent sur la traçabilité des produits de consommation. Cependant, les sujets consommateurs sont encore plus facilement traçables. On sait de plus en plus que des entreprises comme Amazon ou Google ou Alibaba gardent les traces de nos achats, de nos choix, de nos intérêts pour mieux nous proposer d’autres produits. Nos déplacements sont facilement suivis par le GPS de notre smartphone. La cartographie a envahi nos univers. Certaines applications permettent de faire surgir (pop up) les annonces de magasins susceptibles de nous intéresser dans notre environnement immédiat. Une entreprise sud-coréenne a généralisé des tampons électroniques de fidélité sur notre smartphone, qui permettent de centraliser sur notre appareil et documenter nos achats dans nos magasins habituels. Enfin, on voit se répandre les habitudes de ce qu’on appelle couramment le « quantified self », comme dans le cas de cet ingénieur de IBM, Gordon Bell qui affiche ouvertement une variante intéressante de l’ancien « ego sum, ego existo » de Descartes avec son « I am data ». Bell fait une différence entre les données quantifiables de tous ses dossiers (du médical au légal) qui formatent sa vie personnelle et ce qu’il nomme les « relics of the past » qui correspondent à son histoire familiale. Les reliques sont ces fragments arrachés au corps sacré du saint et susceptibles d’agir comme intercesseurs envers la divinité. Dans le cas de Gordon Bell, ces reliques agissent, sur l’autel laïc du passé, comme des restes banalement mélancoliques sans autre capacité d’action que l’évocation d’un passé disparu. Les données documentées sont, au contraire, ce qui permet de faire comme si l’on était soi-même l’exact résultat de ses actions, la résultante de ses fichiers soigneusement classés et archivés. Le quantified self est une administration de soi.

Cependant, on voit aussi un mouvement inverse qui insiste sur le caractère volontairement éphémère des sujets adressés et communiquants. Ainsi, David Gelernter, un personnage assez connu de la toile américaine, qui prétend avoir été le premier à parler du « cloud », affirmait récemment : « What people really want is to tune in to information. Since many millions of separate lifestreams will exist in the cybersphere soon, our basic software will be the stream-browser [...] Does this sort of precise control limit the serendipitous nature of the web? In a way, yes. But it’s about time: “Bring me what I want” is almost always more useful than “Let me rummage around and see what I can find”. No matter how fast it seems, most search is a waste of time. » À l’inverse du surfing sur le Web, qui en faisait l’originalité et sans doute le charme, l’utilitarisme immédiat paraît ici l’emporter. Le principe ancien selon lequel, sur les rayonnages d’une bibliothèque, c’est toujours le livre à côté de celui qu’on cherchait qui est le plus intéressant pour nous, semble révoqué au profit des désirs les plus prévisibles : « Bring me what I want »... Faisant ainsi de toute recherche ou requête, qui par définition impliquent une durée, une perte de temps.

Un autre visage de cette quête du « tune in » de la communication immédiate est cette application à succès instantané nommée « Yo ». Elle consiste simplement à envoyer à l’adresse de ses interlocuteurs un « Yo », autrement dit le stade minimal du salut. Pas de message particulier sinon ce signal d’existence, ce seul : « je m’adresse à toi ». Évidemment le contexte de réception peut en changer la portée : un message à 8h du matin de votre employeur ne sera pas interprété de la même façon qu’un message de votre petit ami à 2h du matin... On peut même imaginer une forme d’intervention politique : une attaque de « Yo » envers une agence gouvernementale qui réprime trop facilement les libertés de manifester par exemple.

Nous pourrions voir dans cette application l’essence même de la communication (selon ce qu’en disait Jean-Luc Nancy) : toute performance linguistique est adressée. Mais c’est ici surtout l’effet d’une présence immédiate qui est affirmé. Le terme « yo » vient des marins puis des soldats répondant à l’appel de leur nom dans une liste de présence. Loin d’être neutre, il constituait une réponse à une autorité plus qu’une manifestation de liberté. Bien sûr, cela n’empêche pas de pouvoir en retourner les effets de pouvoir, à condition de ne pas s’illusionner pour autant sur la pseudo transparence et l'illusoire immédiateté de cette communication hypermédiatisée par des appareillages techniques et des idéologies de la présence.

Enfin, on peut aussi utiliser une application comme Snapchat pour communiquer : à partir d’une photo, souvent un « selfie », un message est envoyé. Mais ce qui est particulier est que l’on peut programmer la durée de son accessibilité. Une fois visionné, le message envoyé disparaît — ou plutôt son accès, son adresse, sont gommés. Il s’agit là de l’inverse du « quantified self », c’est un refus de l’archive. Une adresse de soi qui programme sa disparition. Une adresse de soi qui se limite volontairement à son caractère éphémère de communication. Le nom est un jeu de mots à partir de snapshot (image instantanée) et chat (conversation familière), comme si la durée langagière de la conversation pouvait se condenser dans le moment bref de l’image. Cela permet de produire un effet d’immédiateté ou de transparence, en même temps que de communication intime.

Selon un de ses créateurs, « We no longer have to capture the “real world” and recreate it online – we simply live and communicate at the same time. [...] That’s what Snapchat is all about. Talking through content not around it. With friends, not strangers. Identity tied to now [...] less an object and more a sharing of experience. But not all social media are built the same, and I think we can use a distinction in social platforms: those that are based in social media versus those that are more fundamentally about communication. [...] With ephemerality, communication is done through photos rather than around them. » Ainsi, l’instant seul devient le moment d’expérience par excellence. Et surtout une expérience que l’on peut partager, dans un temps volontairement bref, non archivable. Conserver dans une archive est une façon de donner de la valeur à ce qui a été vécu ou produit. Mais on voit ici que le fait de ne pas conserver octroie aussi une valeur particulière à l’expérience momentanée. Ne pas laisser de traces, dans un monde où nos traces se démultiplient, donne à ces moments un statut d’événement, un effet d'extraterritorialité — ou, pourrait-on dire, de « monument éphémère », comme ces tableaux vivants que l’on présentait lors des entrées de roi ou de princes dans les villes des XVIe et XVIIe siècles en Europe. Si ce n’est que l’on est ici dans un rapport essentiellement intime et non dans l’espace public officiel.

Évidemment, il faut le cadre habituel des photos, la composition usuelle de ce type de documents, la valeur sociale accordée à l’événement et à l’instantané, pour qu’une telle opération puisse marcher. Le fait de communiquer immédiatement par l’image est tout aussi médiatisé que la communication par réseau social du type Facebook où les profils sont soigneusement composés. Le halo d'habitudes sociales et de techniques partagées environne la photographie communiquée et permet de « sacraliser » cet instant élu.

Nous vivons ainsi entre le toujours-plus-retraçable et le plus-que-jamais-éphémère. Nous multiplions les traces de nos désirs et nous organisons nos jouissances de l’instantané. On peut y voir les manifestations de nos libertés, si ce n’est que ce sont surtout des libertés de consommer, des manières de se vendre, des façons de se constituer dans des désirs d’illusion. Il est deux grandes façons de contrôler la communication pour des puissances politiques ou économiques : soit en amont, censurer la production des messages, soit en aval administrer les messages proliférants. Par exemple, on peut penser que le Web ouvre totalement l’espace des communications. Cependant, les moteurs de recherche, avec leurs algorithmes sophistiqués et secrets, les classent et les hiérarchisent. Ce sont des administrateurs. Ils gèrent les modes d’adresse. Ils les sélectionnent de manière si performante que, lors de nos recherches, même si nous obtenons, en une seconde, quelques millions de réponses à notre requête, nous n’irons pas regarder les résultats au-delà du 3e ou 4e (et encore…). Il semble que, dans le monde, nous avons produit plus de données depuis dix ans que depuis les débuts de l’humanité. Dans ces flux massifs d’information, le classement est devenu encore plus important qu’aux débuts de nos âges administratifs, où, comme nous l’avons vu, le style était un gestionnaire d’attention. La mécanisation bureaucratique ne touche pas simplement les activités extérieures des hommes, elle concerne parallèlement la façon de penser ses activités et son énergie. La standardisation des organisations administratives de l’information touche ainsi les organismes humains. En réalité, c’est dans ce cadre qu’apparaît la notion même d’information que nous utilisons aujourd’hui si souvent. L’information est ce que le formatage d’un adressage fait apparaître comme contingent, ce qui stocke du temps de connaissance comme le temps de travail humain est stocké dans la marchandise. D'où son entrée aisée dans le circuit économique.

Il est important de réaliser que ce sont ces instances administratives qui enveloppent nos structures actuelles de communication. Notre ordinateur est formaté sur le modèle du bureau avec ses dossiers et ses fichiers, ses documents et ses archives. Les interrogations sur le Web sont des requêtes comme ce que nous faisons lorsque nous nous adressons à une quelconque administration. Et de fait nous avons des administrateurs réseaux ou système qui organisent nos recherches. Ces recherches suivent surtout une opération rituelle : remplir des champs déjà préformatés que nous sommes censés « renseigner » (alors que l’on est censé renseigner quelqu’un et non pas quelque chose : l’évolution linguistique est ici très éloquente !).

La forme même de la rituelle présentation powerpoint (même si on évite de s’en servir comme d’une simple série de points hiérarchisés) est un préformatage administratif des façons de présenter ses réflexions. Un « powerpoint » est ce qui donne justement un pouvoir énorme aux « points » en les structurant et les mettant en relief : la puissance administrative des points brefs et clairs dirigent regards et attentions de manière économique... Comme si le régime d’adresse idéal tenait à cette mise en visibilité de points hiérarchisés plutôt que de lignes de pensée ou de flux de données. On produit ainsi de la différence par hyperstandardisation, mais une différence qui ne peut apparaître que dans le formatage de l’information.

Les privilèges de l’administration s’articulent en effet à une projection dans l’avenir. L’administration, en tant que gouvernement des vivants et des choses, est une façon de « conduire les conduites », comme le disait Michel Foucault. Il lui faut donc non seulement conserver les traces de ce qui fut ordonné, mais aussi les produire comme événements dignes d’être mémorisés.

 

Pour une ontologie du @ : de la technique comme salut

Aucune prise de parole publique n’est évidente en soi. Il y faut des garanties, que ce soit une institution (par définition prestigieuse), une invitation (si possible aimable), ou sa propre présomption. L’Occident a fait du philosophe français, René Descartes, le grand concepteur du « sujet moderne », c’est-à-dire un sujet autonome qui s’affirme à partir d’une réflexion sur soi seul, un sujet qui, disant «je pense» établit son existence, son « je suis ». Or, même Descartes sent le besoin d’une autorité qui garantisse sa parole publique. Ainsi, il demande au Père Gibieuf le 11 novembre 1640, la protection de la faculté de théologie de l’université de la Sorbonne pour le manuscrit des Méditations métaphysiques : « je ne puis faire que toutes sortes d’esprits soient capables de les entendre, ni même qu’ils prennent la peine de les lire avec attention, si elles ne leur sont recommandées par d’autres que moi. » Glisser ma propre parole à la suite de Descartes et sous l'autorité attentive des organisateurs de ce colloque est aussi, de ma part, une façon de ne plus être seul à m’exprimer et d'éviter les pièges de l'autosatisfaction. Le véritable usage du cogito est, en fait, un cogitamus (nous pensons).

Toute recherche, tout problème étudié reposent d'office sur cette adresse implicite. C'est ce qu'on entend bien en anglais avec l'expression « adressing an issue » pour « poser un problème ». Une recherche est d'abord une façon de construire cette posture d’adresse, car on ne cherche pas sans la présence d’autres personnes avant nous, autour de nous, qui nous permettent de réfléchir à notre tour, grâce à elles, même si c’est parfois contre elles.

Accorder de l'importance à cette question de l'adresse tient aussi aux conceptions qu'on se fait des êtres : si l'on pense que les individus sont premiers et qu'il faut ensuite comprendre comment ils forment des assemblages, des groupes ou des communautés, les questions d'adresse viendront après la compréhension de ces individus eux-mêmes ; par contre, si l'on conçoit d'abord des relations, des interconnexions, des liaisons, les individus apparaissent dans la dynamique de ces communications comme des nœuds de relation (des nœuds que l'on peut toujours dénouer, renouer autrement, lier à d'autres, etc.). C'est tout l'objet de l'ontologie d'Alfred Whitehead : « connectedness is of the essence of all things of all types. [...] No fact is merely itself. [...] It follows that in every consideration of a single fact there is the suppressed presupposition of the environmental coordination requisite for its existence. » Or, si la relationalité est première, l'adresse devient une question d'importance capitale.

Côté français, c'est sans doute Jean-Luc Nancy qui, avec son souci d'élaborer une ontologie de l'être-avec, en a suivi, de manière il est vrai un peu épisodique, les implications dans divers textes. Il est ainsi un des rares à y avoir consacré quelques paragraphes au début de son ouvrage Être singulier pluriel. Ce livre a pour ambition déclarée de « refaire toute la «philosophie première » en lui donnant pour fondation le «singulier pluriel» de l’être. » Autrement dit, reprendre le projet cartésien des Meditationes de prima philosophiæ. Or, pour Jean-Luc Nancy, le premier problème à résoudre est le choix de la forme du discours à tenir, car « la philosophie est en mal de sa “forme”, c’est-à-dire de son “style”, c’est-à-dire enfin de son adresse. Comment la pensée s’adresse-t-elle — à la pensée (ce qui veut dire, aussi, à tout le monde [...]) ? » On note l’équivalence glissée de la forme et du style (entre guillemets) à l’adresse (sans guillemets). À rebours des philosophies qui, pour être « pure » pensée, devraient passer par du discours transparent, sans les opacités évidentes du langage et des manières de parler, il souligne ainsi l'opacité nécessaire des manières d'être relié. Il s'oppose au rêve cartésien d’un cogito s’exprimant tacitus et sine voce, silencieux et sans voix : étrange redondance stylistique de Descartes dans la deuxième méditation métaphysique pour faire imaginer à son lecteur silencieux l’éloquent et souhaitable silence de la pensée. En glissant de la forme nécessaire d’un discours à ses modalités d’adresse, Jean-Luc Nancy souligne à l'inverse qu’aucun discours ne se tient jamais dans cet éther rêvé : sa présentation est déjà inscription des autres qui ont écrit ou ont réclamé un discours, des autres qui écoutent ou lisent. Prendre la parole, c’est s’exposer à autrui par les manières mêmes d’exposer ce que l’on entend dire.

Tout discours est adressé : pas seulement à un « vous », mais surtout à un « nous » qu'il conforte, déplace ou propose par le mouvement même de son adresse. En osant prendre la parole (et même si des institutions rassurantes nous en donnent les moyens), on tâche d’inscrire d’office son discours dans la communauté heureuse d’un nous, quitte à la repenser et à la réélaborer ensuite dans les débats et les polémiques. C’est sans doute pourquoi Jean-Luc Nancy ajoute : « L’adresse veut dire, simultanément que la pensée s’adresse elle-même à “moi”, à “nous”, depuis le monde, l’histoire, les gens, les choses, depuis “nous”. » Puis il précise ensuite ce rapport au nous et surtout à son langage dans une longue parenthèse : « (Soit dit en passant: cette logique de l'“avec” impose souvent une syntaxe bien pesante pour dire cet “être-les-uns-avec-les-autres”. On risque d’en souffrir à la lecture de ces pages. Mais ce n’est peut-être pas un hasard que la langue se prête mal à exhiber l’“avec” en tant que tel. Car il est lui-même l’adresse, et non ce qu’il faut adresser). »

Après ces quelques paragraphes de l'« Avertissement », le problème de la forme, du style et de l’adresse n’apparaît en fait plus : symptomatiquement la parenthèse qui semblait en indiquer l'extension ontologique cruciale est aussitôt refermée. On ne semble en traiter qu'entre parenthèses. Sur le seuil de son ouvrage, comme en marge dans un de ces péritextes qui se dressent en bordure de l’œuvre, le philosophe s’est adressé à nous au sujet de l’adresse, de sa difficulté philosophique et de sa complexité ontologique. Cependant, l’équivalence aussi éloquente que vague du monde, de l’histoire, des gens et des choses, jusqu’à cet énigmatique « nous », ne permet guère de réfléchir avec précision sur ce que sont des adresses.

Nous sommes certes avertis. Le philosophe comme « lanceur d’alerte », pour prendre un terme à la mode. Il est, d'ailleurs, intéressant qu’il n’ait pas choisi de présenter cette réflexion sur l’adresse dans ce qu’on appelle depuis longtemps une « Adresse au lecteur », mais bien dans un « Avertissement » : quelque chose de plus solennel, de plus distant, de plus urgent, de moins familier, de moins conversationnel, quelque chose qui relève plus du « moi face à vous » que du « nous » justement — même s’il ne faut pas s’illusionner : le « nous » élaboré par les adresses aux lecteurs fait partie des stratégies connues de contrôle du public.

Un avertissement a pour objet d’attirer notre attention sur un problème. Ici celui du rapport entre adresse et pensée, entre métaphysique et style. Jean-Luc Nancy a sans doute raison de nous rappeler que la philosophie voudrait traverser impunément, voire abusivement, les questions de forme, alors même que les philosophes ne cessent justement d’inventer des formes d’exposition. Ils ne proposent pas seulement des descriptions du monde et de la vie des hommes ; ils mettent en place des styles de pensée, d'argumentation et d'exposition. Comme il suffit d’entendre une phrase pour repérer Madame de Lafayette, le cardinal de Retz ou La Bruyère, nous entendons immédiatement les différences entre Descartes, Pascal et Spinoza.

Il est notable que les seuls types de discours qui traversent les siècles en nous donnant le sentiment qu’ils sont encore d’actualité sont ceux qu’on appelle littéraires ou philosophiques. Bien sûr, les institutions scolaires et les valeurs sociales qui leur ont été allouées en ont assuré les reproductions et les réactualisations. Mais littérature et philosophie partagent justement une fondamentale inventivité des formes : cela paraît évident pour les écrivains qui en ont fait leur fonds de commerce, mais il n’existe pas de philosophes importants qui n’ait proposé une nouvelle manière de poser les problèmes et une ordonnance originale de leur exposition, bref qui n'ait réinventé les modalités de l'adresse.

Ainsi des Discours de la méthode aux Principes de la philosophie en passant par les Méditations métaphysiques et le Traité des passions, Descartes ne cesse d’inventer de nouvelles formes d’exposition et de nouvelles manières de convaincre. Nous semblons même oublier que, dans le laboratoire mental du cogito, chaque lecteur est censé refaire l’expérience proposée par Descartes : or, c’est justement en mettant en scène des figures d’attention que Descartes pense l’adresse à ses lecteurs (ou à ses lectrices, au moins avec le Discours de la méthode publié d'abord en français).

L'adresse est donc avant tout une affaire de seuil, nul hasard si elle se met volontiers en scène sur les bords des ouvrages ou à l'orée des messages communiqués — même si ces effets de seuil investissent volontiers les textes ou peuvent surgir à n'importe quel moment des communications. Sans doute était-ce l'intuition de Jean-Luc Nancy dans un livre antérieur de dix ans où, prenant le cas de l'activité littéraire, il soulignait qu'« il y a toujours des messages, et il y a toujours des personnes, et il importe que les uns et les autres — si je peux un instant les traiter comme identiques — soient communiqués. Mais l'écriture est le geste qui obéit à la seule nécessité d'exposer la limite : non pas la limite de la communication, mais la limite sur laquelle la communication a lieu. » Ce sont ainsi ces limites porteuses de communication, ces supports, qu'il importe d'analyser en détail, y compris dans leurs dispositifs les plus techniques. Car la technique est, elle-même, une affaire essentielle d'adressage, comme le note aussi, dans un texte plus récent, Jean-Luc Nancy : « N’y a-t-il pas du salut dans les envois, les adresses que nous échangerons ? par exemple ces signaux que sont des formes de bâtiment, de villes, de vêtements ou d’objets ? [...] Nous interprétons la technique comme combinaison d’instruments : mais elle est aussi bien échange et propagation de salutations. » La technique s'occupe des moyens ou des manières de faire, certes, mais les moyens ou les manières sont bien plus que des adjuvants ou des prothèses, ils façonnent les modalités de nos relations, ils sont nos mises en relation, ils orientent nos milieux. Comme le dit Gilbert Simondon, « l’être technique devient objet non pas seulement parce qu’il est matériel, mais aussi parce qu’il est entouré d’un halo de socialité ». Le cheminement proposé dans les circuits historiques complexes de l’arobase nous permettent ainsi de saisir l’importance de l’adresse si l’on veut penser les êtres de relation et de médiation que nous sommes, les êtres sociaux et politiques que nous devenons dans les cheminements de nos énonciations réciproques. La variété culturelle même des façons de « vocaliser » ce signe @ nous indique que la question de l’adresse devrait être finalement posée sur le fond d’une politique des voix singulières.

 

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